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La lettrie

La lettrie

Lectures et dialogue des cultures


Sur les Ossements des Morts, Olga Tokarczuk

Publié par philippe sur 6 Janvier 2016, 13:54pm

Catégories : #Polar, #Europe Centrale, #Thèmes d'Aujourd'hui

Sur les Ossements des Morts, Olga Tokarczuk

Sur les Ossements des Morts, Olga Tokarczuk

C'est un polar, mais d'une construction tout à fait surprenante.

Janina Doucheyko est une ingénieure des ponts et chaussées en retraite. Elle s'est retirée dans un tout petit village des Sudètes, au sud de la Pologne, à la frontière tchèque. Elle s'occupe des résidences secondaires des gens qui habitent en ville, et surtout elle prend soin de tous les animaux qu'elle peut aider ou recueillir. Elle vit en communion avec la nature.

Un de ses voisins meurt au 1er chapitre, étouffé par un os de chevreuil pendant son dîner. Puis, au cours du roman, 2 autres cadavres sont trouvés, assassinés semblent-il dans une mise en scène mystérieuse. L'enquête policière piétine, la situation est incompréhensible. Un point commun relie tout de même les 3 morts : leur passion pour la chasse et même leur comportement peu respectueux à l'égard des animaux, domestiques ou sauvages. Janina est la 1ère, et même en fait la seule, à voir une évidence : les 3 cadavres portent des marques de coups et de blessures donnés par des animaux, et des empreintes d'animaux sont présentes sur les lieux des 3 crimes (biches, renards, insectes forestiers). Janina essaie donc de son côté de mener une sorte d'enquête; selon elle, qui connaît bien la faune et qui peut signaler de nombreux cas d'animaux qui se sont vengé d'humains irrespectueux, ces 3 meurtres seraient dus à des bêtes. Evidemment personne ne croit cette vieille folle, les policiers lui rient au nez, et même son meilleur ami finit par ne plus la suivre. Elle se donne pourtant un mal... de chien et écrit des lettres très argumentées à la police :

À l'attention de la police,

Je me vois dans l'obligation de vous adresser cette lettre, car je m'inquiète du manque de progrès de la police locale dans l'enquête concernant la mort de mon voisin, survenue en janvier de l'année en cours, ainsi que de celle du Commandant, un mois et demi plus tard. Ces deux malheureux événements s'étant produits à proximité immédiate de mon domicile, vous ne serez pas étonnés d'apprendre combien je me sens personnellement troublée et inquiète. J'estime que plusieurs preuves manifestes indiquent qu'ils ont été assassinés.
Je n'aurais jamais osé avancer de telles affirmations n'eût été le fait (et je sais que les faits sont pour la police ce que les briques sont pour une maison ou les cellules pour un organisme - ils construisent tout le système) que mes amis et moi-même avons été témoins non pas de la mort elle-même, mais de la situation qui a suivi cette mort, et ce bien avant l'arrivée de la police. Dans le premier cas, je me trouvais en compagnie de M. Swierszczynski, dans le deuxième, j'étais avec mon ancien élève Dionizy.
J'ai la conviction profonde que ces hommes ont été victimes d'un meurtre, et je fonde cette conviction sur deux types d'observations.
Premièrement : à chaque fois, des animaux étaient présents sur la scène du crime. Dans le premier cas, le témoin Swierszczynski et moi-même avons vu un groupe de biches (alors que leur camarade, dépecée, se trouvait déjà dans la cuisine de la victime). Pour ce qui est du Commandant, des témoins, parmi lesquels la soussignée, ont remarqué un grand nombre d'empreintes de sabots sur la neige autour du puits dans lequel son corps a été découvert. Malheureusement, les conditions météorologiques défavorables à la police ont provoqué la destruction rapide de ces preuves capitales, qui nous menaient tout droit vers les auteurs de ces deux crimes.

1ère lettre à la police

Le dénouement, qui a un côté Agatha Christie - mais je ne vous dirai pas dans quel roman ! - est à la hauteur des attentes du lecteur et provoque une grande surprise !...

Un personnage entre folie, magie et lucidité

Ce roman est un monologue intérieur, on est dans les pensées de Janina. Or elle est un personnage complètement original et décalé. D'abord par sa connaissance des bestioles. Elle leur parle et surtout elle parle d'elles comme si elles étaient des humains :

Je comprenais à présent pourquoi les tours de tir qui ressemblaient tellement à des miradors de camps de concentration étaient appelées des ambons. C'est parce que, du haut d'un ambon, l'homme se place au-dessus des autres êtres vivants, s'octroyant sur eux un droit de vie et de mort. Il devient un tyran et un usurpateur. Le curé poursuivait d'une voix inspirée, presque extatique :

- Que l'homme domine sur toute la Terre. C'est à vous, les chasseurs, que Dieu adressa ces paroles, car Il a fait de l'homme son collaborateur, l'invitant à participer à l'œuvre de la Création, afin que cette œuvre se réalise jusqu'au bout. Les chasseurs ont donc vocation à prendre soin de la nature, ce don de Dieu, et ils le font avec sagesse et discernement. Ainsi, souhaitons que votre association se développe au service d'autrui et de la nature ...

J'ai réussi à m'extirper du rang dans lequel j'étais assise. Les jambes raides, je me suis approchée de la chaire.
- Hé, toi, descends de là, dis-je. Et plus vite que ça !

Ensuite elle connaît l'horoscope. Mais pas un petit peu, comme ça en passant ! Elle a acquis une longue et profonde expérience de l'étude des astres, et elle est capable d'aller très loin dans l'analyse et l'interprétation; au point de pouvoir prévoir la date de la mort de quelqu'un, y compris la sienne.

Enfin elle porte sur les gens, les choses, la nature un regard poétique et unique.

Elle lit William Blake, le peintre et poète du Mariage du Ciel et de l'Enfer, artiste anglais très original du tournant du XIXème siècle, et aide son ami à le traduire. Chaque chapitre de ce roman commence d'ailleurs par une citation de Blake, en exergue; et c'est d'un de ses vers que vient le titre de l'ouvrage :

" Conduis ta charrue par-dessus les ossements des morts"

William Blake

Ainsi elle n'appelle pas les gens ou les objets par leur nom, mais par ce qui lui semble être leur caractéristique essentielle : Grand Pied, Bonne Nouvelle, la Cendrée, le père Froufrou, le SamouraÏ.

Elle agit parfois dans une sorte d'état second qui l'empêche de se dominer, même si elle dit le contraire :

Mon corps s'est tendu, j'étais prête à livrer combat. J'avais le vertige, un bourdonnement lugubre montait dans mes oreilles, comme si une armée de plusieurs milliers de personnes avançait à l'horizon - voix, fracas des armes, crissement de roues dans le lointain. La colère fait que l'esprit devient plus clair et pénétrant, elle permet de mieux voir. Elle domine les autres émotions et exerce une maîtrise sur le corps. Pas de doute, c'est de la colère que vient la sagesse, car seule la colère est capable de dépasser toute frontière.
Je ne savais pas encore vraiment ce que j'allais faire. Parfois, quand l'homme éprouve de la colère, tout lui semble évident et facile. La colère remet les choses en place, elle dévoile le monde dans un condensé d'une rare netteté. C'est dans la colère que l'on retrouve la clarté de la perception, si difficile à atteindre dans d'autres états.

Janina est très âgée, usée, elle a parfois des visions. Mais en même temps elle s'exprime assez fréquemment par aphorismes, et propose une lecture profonde et pénétrante de notre monde, elle qui n'en fait déjà plus vraiment partie :

J'ai grandi à une époque qui, malheureusement, appartient déjà au passé. Elle se caractérisait par une grande aptitude au changement et à l'élaboration de visions révolutionnaires. Aujourd'hui, plus personne n'a le courage d'inventer quelque chose de nouveau. On se réfère sans cesse à ce qui existe déjà et l'on ne fait que ressortir de vieilles idées. La réalité a pris de l'âge, elle est devenue gâteuse, car, à l'évidence, elle obéit aux mêmes lois que n'importe quel organisme vivant : elle vieillit. Ses plus petits composants - les sens - obéissent au phénomène de l'apoptose, au même titre que les cellules du corps.
L'apoptose est une mort naturelle provoquée par la fatigue ou par l'épuisement de la matière. En grec, ce mot signifie la « chute des feuilles ». Le monde a donc perdu ses feuilles.
Mais quelque chose de nouveau doit se produire ensuite; il en a toujours été ainsi, n'est-ce pas un paradoxe amusant ?

On a parfois des formules dignes de Woody Allen :

Je suis à présent à un âge et dans un état de santé tel que je devrais penser à me laver soigneusement les pieds avant d'aller me coucher, au cas où une ambulance viendrait me chercher en pleine nuit.

1ère phrase du roman

Ou bien :

La santé est un état incertain qui n'augure rien de bon.

Il y a d'autres passages très drôles, notamment la scène chez un dentiste de rue que je vous recommande (la scène, mais peut-être pas le dentiste)...

Le lecteur est donc bringuebalé dans une sorte de triangle des Sudètes, entre poésie, lucidité et folie :

Vous savez, j'ai parfois l'impression que nous vivons dans un monde que nous inventons pour nos propres besoins. Nous décidons de ce qui est bon ou pas, nous inventons des grilles de signification ... Puis, toute notre vie durant, nous sommes obligés d'affronter ce que nous avons nous-mêmes imaginé. Le problème, c'est que chacun a sa version des choses, et c'est pourquoi les gens ont tant de mal à s'entendre.

Sur les Ossements des Morts, Olga Tokarczuk

A l'arrivée, le lecteur ne sait plus trop ce que l'auteur veut qu'il pense, et cela me semble être une caractéristique des grandes oeuvres, et des ouvrages qui ne prennent pas leur lecteur pour un simple consommateur. Un très beau livre !

Olga Tokarczuk est une des grandes écrivaines polonaises actuelles. Pour son roman Les Pérégrins (Editions Noir sur Blanc), elle a obtenu un grand succès et le prix Nikê, du nom de la déesse de la victoire (le plus prestigieux prix littéraire en Pologne).

Autres romans disponibles en France :

Les Pérégrins; Maison de jour, maison de nuit (Robert Laffont); Dieu, le temps, les hommes et les anges (R. Laffont); Récits Ultimes (Noir sur Blanc)

Voir un autre article intéressant sur le blog A sauts et à Gambades

Une autre citation sur ce blog ou encore ici.

Sur les Ossements des Morts, Olga Tokarczuk, Noir sur Blanc, 2012. Traduction de Margot Carlier (Edition originale en 2009). Réédité chez Libretto en 2014, avec une couverture beaucoup plus sympa.

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