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La lettrie

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Lectures et dialogue des cultures


Portrait du Scientifique en Rebelle, Freeman Dyson

Publié par philippe sur 13 Janvier 2016, 15:20pm

Catégories : #Science, #Thèmes d'Aujourd'hui

Portrait du Scientifique en Rebelle, Freeman Dyson

Freeman Dyson, Portrait du Scientifique en Rebelle, Actes Sud, Questions de société, 2011, traduction de E. Schelstraete (édition originale en 2006)

Freeman Dyson est un mathématicien et un physicien anglais, né en 1923 et installé aux Etats Unis. Il a obtenu de nombreux prix scientifiques de haut niveau.

Cet ouvrage est un recueil d'articles, de conférence et de textes plus personnels. Il constitue une mine de sujets pour réfléchir à nos sociétés (éthique scientifique, recherche, consumérisme, coalitions de grands groupes financiers pour orienter la science dans des directions uniquement rentables aux capitalistes, altruisme), ainsi qu'une mine de références, de travaux, de scientifiques de nombreux pays et de toutes les époques (il cite souvent par exemple des chercheurs indiens importants). Il est un homme cultivé, qui cite aussi des poètes, des artistes, des humanistes.

Il FAUT lire ce livre, même si on n'est pas scientifique, comme c'est mon cas : c'est le livre d'un vrai humaniste, qui pense aux Autres, et qui ne place pas le profit ni même la science au-dessus de l'être humain.

J'aime beaucoup cet extrait qui dénonce un certain type de fonctionnement du monde scientifico-financier :

Que faisons-nous aujourd'hui, dans le monde de la fin du xxe siècle, pour convertir les effets néfastes de la technologie en effets bénéfiques ? La façon dont la science peut se montrer néfaste ou bénéfique pour la société est multiple et variée. La règle générale, qui connaît de nombreuses exceptions, est que la science est néfaste quand elle offre des jouets aux riches, et bénéfique quand elle répond aux besoins des pauvres. Il est essentiel qu'elle soit bon marché. La motocyclette fut une bonne invention parce qu'un modeste instituteur pouvait se l'offrir. L’énergie nucléaire fut le plus souvent une mauvaise invention parce qu'elle ne fut qu'un jouet offert aux gouvernements et aux entreprises des pays riches. Et quand je parle de jouets pour les riches, je n'entends pas seulement les jouets au sens littéral du mot, mais aussi les avantages technologiques dont dispose une minorité de citoyens et qui, pour ceux qui en sont exclus, rendent encore plus difficile la participation à la vie économique et culturelle. Si la science doit répondre aux besoins des pauvres, elle doit non seulement leur permettre de se nourrir et de se loger, mais aussi leur assurer l'accès aux soins de santé, aux transports publics, à l'éducation et à l'emploi.
Les progrès scientifiques du XIXe siècle et de la première moitié du xxe siècle furent généralement bénéfiques pour la société dans son ensemble, la prospérité profitant aux riches comme aux pauvres
avec une certaine équité. L’électricité, le téléphone, le réfrigérateur, la radio, la télévision, les tissus synthétiques, les antibiotiques, les vitamines et les vaccins contribuèrent à corriger les inégalités et améliorèrent la qualité de vie de presque tous les citoyens. Au lieu de se creuser, l'écart entre les riches et les pauvres tendit à se réduire. La situation a changé dans la seconde moitié du xxe siècle. Au cours des quarante dernières années, la science pure a concentré ses efforts dans des domaines extrêmement ésotériques, détachés des problèmes quotidiens. La physique des particules, la physique des basses températures et l'astronomie extragalactique sont des exemples de sciences pures qui s'éloignent de plus en plus de leurs origines. Pour les riches comme pour les pauvres, leurs recherches intensives ne sont ni préjudiciables, ni bénéfiques. Le principal avantage social que l'on doit aux recherches ésotériques des sciences pures est d'assurer la subsistance des scientifiques et des ingénieurs.
En même temps, les sciences appliquées ont concentré leurs efforts sur les technologies susceptibles d'être commercialisées avec profit. Et puisque les riches sont supposés payer plus que les pauvres pour acquérir ces nouvelles technologies, la soumission des sciences appliquées aux contraintes du marché aboutit généralement à l'invention de jouets pour les riches. L’ordinateur et le téléphone portables sont les derniers du genre. Aujourd'hui que les offres d'emploi pour les postes à hauts salaires sont diffusées en grande partie sur Internet, tous ceux qui n'ont pas accès à Internet n'ont pas non plus accès à ces emplois. La conjugaison de deux phénomènes explique pourquoi les bienfaits de la science ont été refusés aux pauvres au cours des dernières décennies. La science pure s'est éloignée des besoins ordinaires de l'humanité, tandis que la science appliquée s'est préoccupée davantage de sa rentabilité immédiate.
Même si la science pure et la science appliquée semblent évoluer dans des directions opposées, l'une et l'autre ont été soumises à une même force sous-jacente : le pouvoir exercé par les commissions sur l'organisation et le financement de la recherche scientifique. Dans le cas de la science pure, les commissions sont composées d'experts souscrivant aux rituels du peer review, l'évaluation par les pairs. Si les commissions d'experts sélectionnent les projets de recherche en votant à la majorité, elles privilégient les domaines de recherche en vogue aux dépens de ceux qui ne le sont pas. Et au cours des dernières décennies, les domaines de recherche les plus prisés ont porté de plus en plus sur des questions détachées des réalités visibles et tangibles. Dans le cas de la science appliquée, les commissions sont composées de responsables commerciaux et financiers. Ceux-là soutiennent les produits destinés à une clientèle aisée, dont ils font eux-mêmes partie.
Il fallut un homme obstiné comme Henry Ford, qui régnait d'une main de fer sur son entreprise, pour oser se lancer dans la fabrication en série de véhicules automobiles en décidant arbitrairement de prix assez bas et de salaires assez hauts pour que ses ouvriers puissent acheter ses voitures. En science pure comme en science appliquée, l'action des commissions décourage les projets insolites et audacieux. Pour susciter un véritable changement de priorités, les scientifiques et les entrepreneurs doivent revendiquer leur liberté et promouvoir de nouvelles technologies qui tiennent compte davantage des citoyens modestes et des pays pauvres. Les critères éthiques des scientifiques doivent évoluer à mesure qu'évolue le champ des conséquences, bénéfiques ou funestes, de leurs découvertes; Comme Haldane et Einstein le disaient, le progrès éthique est à long terme le seul remède aux dégâts provoqués par le progrès scientifique.

Freeman Dyson, « Les Enjeux de la Science contemporaine », « La Science est-elle morale ? »

Ainsi que celui-ci dans lequel il explique que le vrai scientifique a toujours dû se révolter contre l'ordre établi et refuser les fausses vérités que les différents pouvoirs faisaient avaler aux gens; il est en cela semblable à la figure du poète :

Il n'existe pas de conception unique de la science, pas plus qu'il n'existe de conception unique de la poésie. La science est une mosaïque de points de vue partiels et contradictoires. Mais tous ces points de vue ont en commun de se rebeller contre les impératifs de la culture dominante, qu'elle soit celle de l'Occident ou celle de l'Orient. La conception de la science n'est pas spécifiquement occidentale. Elle n'est pas plus occidentale qu'arabe, indienne, japonaise ou chinoise. Les Arabes, les Indiens, les Japonais et les Chinois ont grandement contribué à l'essor de la science moderne. Et il y a deux mille ans, la science antique faisait ses premiers pas à Babylone et en Égypte, tout autant qu'en Grèce. Une des caractéristiques essentielles de la science, c'est qu'elle se moque de l'Est et de l'Ouest, du Nord et du Sud, des Noirs, des Jaunes et des Blancs. Elle appartient à tous ceux qui sont disposés à faire l'effort de l'apprendre. Et ce qui est vrai de la science l'est aussi de la poésie. La poésie n'a pas été inventée par les Occidentaux. L'Inde possède une tradition poétique bien antérieure à Homère, et la poésie imprègne les cultures arabe et japonaise comme les cultures russe et anglaise. Ce n'est pas parce que je cite des vers en anglais que la conception de la poésie est nécessairement occidentale. La poésie et la science sont offertes en cadeau à tous les hommes.
Pour le grand mathématicien et astronome arabe Omar Khayyam, la science était une révolte contre les contraintes intellectuelles de l'islam, une révolte exprimée sans ambiguïté dans ses vers extraordinaires:

"Et vers cette coupe renversée qu'on appelle le ciel,
Sous laquelle, enfermés, nous vivons et mourrons en rampant,
N'élève pas tes mains pour implorer son aide,
Car il est emporté par le mouvement, aussi impuissant que toi et moi. "

Au xxe siècle, pour les premières générations de scientifiques japonais, la science fut une révolte contre la culture traditionnelle du féodalisme. Pour les grands physiciens indiens de ce siècle, Raman, Bose et Saha, la science fut une double révolte: d'abord contre la domination britannique, puis contre la morale fataliste de l'hindouisme. Et en Occident, de Galilée à Einstein, les grands hommes de science furent aussi des rebelles. Voici ce qu'en disait Einstein lui-même :
"Quand j'étais en première au lycée Luitpold de Munich, mon professeur principal me convoqua pour exprimer son désir de me voir quitter l'école. Comme je lui faisais remarquer que je n'avais rien fait de mal, il se contenta de répondre: "Votre seule présence suffit à saper le respect de la classe à mon égard."
Einstein fut ravi de se rendre utile. Il suivit le conseil de son professeur et quitta l'école à l'âge de quinze ans.
Ces exemples, et bien d'autres, montrent que la science n'est pas régie par les lois de la philosophie ou de la méthodologie occidentale. La science est une alliance d'esprits libres, venus de toutes les cultures, se révoltant contre la tyrannie que chaque culture exerce, en tout lieu, sur ses enfants. Dans la mesure où je suis un scientifique, ma vision de l'univers n'est ni réductionniste ni antiréductionniste. Je n'ai que faire des doctrines en tout genre de l'Occident. Je suis comme le voyageur de L'Immense Voyage du paléontologue Loren Eiseley, un voyage bien plus long que l'histoire des nations et des philosophes, plus long même que l'histoire de nos espèces.

Freeman Dyson, « Les Enjeux de la Science contemporaine »

4 grandes parties dans cet ouvrage :

- Les enjeux de la science contemporaine

- La guerre et la paix

- Histoire de la science et des scientifiques

- Ecrits personnels et philosophiques


Chaque partie contient des bijoux !

Portrait du Scientifique en Rebelle, Freeman Dyson

C'est un grand livre par un grand homme.

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manou 23/01/2016 08:32

Alors celui-là je connais au moins deux personnes à qui je vais l'offrir. Tu es une mine d'or Philippe !

philippe 24/01/2016 10:20

Ouah ! Merci, c'est très gentil. C'est vrai que c'est un livre vraiment enrichissant.

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