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La lettrie

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Lectures et dialogue des cultures


Juli Zeh, l'Ultime Question

Publié par philippe sur 19 Décembre 2015, 11:38am

Catégories : #Polar, #Science

Juli Zeh, l'Ultime Question

Juli Zeh, l’Ultime Question, Babel, 2013

Une amie allemande m’a conseillé la lecture de cette auteure et je l’en remercie.

Ca commence un peu comme un roman de science fiction. La question centrale tourne autour de la physique quantique (désolé, mais pour les détails, il faut aller voir ici), de ses apports à la science traditionnelle et donc à la connaissance du monde, et particulièrement ici la problématique des mondes multiples. Un débat est organisé à la télévision à partir d’un fait divers : un homme accusé de meurtre prétend venir d’un monde futur dans lequel ses victimes sont tout à fait vivantes. Mais cette histoire, présentée en 4ème de couverture comme importante, ne constitue qu’un arrière fond.

Cette théorie ne considérait pas le temps comme une ligne continue, mais comme un foisonnement d'univers en expansion constante, une mousse de temps formée d'une infinité de bulles, si bien qu'un voyage dans le passé ne représentait pas un retour à un stade antérieur de l'histoire de l'humanité, mais un passage d'un monde à un autre. Par conséquent, il était parfaitement possible d'intervenir sur le passé sans pour autant modifier le présent. Il pouvait témoigner qu'en 2015 toutes ses victimes étaient vivantes et en parfaite santé. Dans le monde qui était le sien, personne n'avait été assassiné, il n'y avait donc pas de crime; il était désolé, mais il n'avait en aucune façon le sentiment de relever de la justice de 2007. Le jeune homme avait repoussé avec indignation le conseil de son avocat qui lui suggérait de plaider l'irresponsabilité.

Le personnage principal, Sebastian, est un physicien adepte de la physique quantique, il a débattu à la télévision contre un opposant à ces théories qui se trouve être son meilleur ami, Oscar, scientifique illustre à qui la vie semble avoir accordé tous les succès possibles. Cette joute verbale et médiatisée a un peu anéanti Sebastian.

Sebastian retire une main du volant pour essuyer les gouttes de transpiration qui perlent sur sa lèvre supérieure. Pour lui, il y a pire que les piques lancées par Oskar : les théories dont il s'occupe finissent par perturber son existence. Ces derniers temps, il se retire presque toujours dans son bureau après le dîner pour se plonger dans ses dossiers jusqu'à ce qu'un fragment de formule se mette à tourner dans sa tête à la manière d'un vieux disque rayé. Certaines nuits, il n'ose même plus se mettre au lit, parce que dans le calme de l'obscurité, ses pensées peuvent se mettre à bourdonner jusqu'à l'insupportable. Une nuit, bien après minuit, Maike est venue le voir. Elle marchait pieds nus dans le couloir et le bruit de ses pas faisait penser à une petite fille. Quand il avait levé les yeux, elle était là, debout devant lui, minuscule et frêle dans sa chemise de nuit. "Reste avec nous", lui avait-elle dit. Sans attendre sa réponse, elle s'était retournée et avait disparu. Sebastian n'avait pas essayé de la rattraper parce qu'il n'était pas certain de l'avoir vraiment vue.
Au petit matin, quand il se réveille après une de ces nuits, il ne sait plus guère dans quel monde il se trouve. Et il n'est plus alors le mari qui déjeune à côté de sa femme, mais un être confronté avec effroi à deux inconnus dans sa propre maison. Dans ces cas-là, il lui semble soudain que Liam a quelques années de trop, que son rire d'enfant sonne faux et que cette frimousse adorée lui est parfaitement étrangère. Au beau milieu de sa famille, Sebastian a l'impression de s'être fourvoyé dans un autre univers. Il connaît depuis longtemps déjà ce sentiment terrible de n'être que de passage dans sa propre vie. Depuis la naissance de Liam, il se prend par moments pour un escroc qui aurait maraudé un bonheur interdit et qui sera sévèrement sanctionné. Dans ces instants-là, il a envie de se débarrasser de sa peau comme d'un manteau qui ne lui appartiendrait pas et de briser tout ce qui lui est cher et précieux, avant que la justice commutative vienne l'en dépouiller. Depuis peu, il lui arrive certains jours de considérer qu'il s'agit non pas d'un problème personnel, mais d'un problème de physique.

Le roman de SF va alors tourner au thriller psychologique.

Un soir, sur une aire d’autoroute, le fils de Sebastian est enlevé. Sebastian soupçonne alors un collègue de sa femme, se méprend sur un message téléphonique, et assassine ce dragueur dans une mise en scène hitchcockienne. Or l’enfant ne semble pas avoir été enlevé, puisque le lendemain on le retrouve bien dans la colonie de vacances où son père devait le déposer.

Apparaît alors le commissaire Schilf (qui donne son nom à l’édition allemande, et qui signifie « roseau » (p. 350), sans doute parce qu’il sait s’adapter à la situation, laisser venir les indices ou les aveux, ne pas brusquer les choses et suivre le sens du vent). Il est accompagné d’une étrange inspectrice qui a si peu l’intuition des enquêtes que Schilf lui conseille de toujours prendre le contre-pied de sa première impression. Ces deux-là vont mener l’enquête pour savoir qui a réalisé le crime.

Schilf ne doit pas entendre parler du faux vrai kidnapping, sinon il comprendra immédiatement qui est le coupable. L’intrigue va donc piétiner, et surtout, chez cette auteure qui semble être une grande cérébrale, va prendre des tours et détours pour essayer de perdre le commissaire et le lecteur.

Venons-en à l'interprétation des mondes multiples. Vous devez savoir que c'est Dieu qui en est responsable, ou plus exactement sa non-existence. C'est bête, mais la vie humaine est due à un miracle. J'entends par là une coïncidence stupéfiante. A l'instant du big-bang, l'univers recelait une quantité quasi infinie d'évolutions possibles. Le nombre des possibilités permettant l'éclosion de la vie était pratiquement nul. Et pourtant, on s'est décidé pour la variante qui a engendré notre existence. L'ensemble des constantes que nous observons dans la nature est programmé de telle sorte qu'une pincée insignifiante de biomasse baptisée "homme" peut y faire son trou. La moindre déviation par rapport aux lois physiques en vigueur, et nous n'existerions pas.
Pesez bien ceci, Monsieur le commissaire : vous êtes improbable. Je suis improbable. Nous sommes un hasard dont la probabilité s'élève à un contre dix puissance cinquante-neuf. Un, suivi de cinquante-neuf zéros, Schilf ! Voilà le nombre de lancers de dé nécessaire pour que votre existence sorte au moins une fois.

Mais c’est surtout les méandres des psychologies de Sebastian et d’Oscar que le lecteur va visiter. Sebastian semble être au fond du gouffre, son amitié perdue. Et les découvertes seront réellement surprenantes, pour le lecteur, notamment sur l’origine et le sens du coup de téléphone.

Un polar vraiment original, la science en est un des personnages principaux, et les scientifiques des êtres torturés.

J’aime beaucoup le prologue :

Prologue

Nous n'avons pas tout entendu, en revanche nous avons pratiquement tout vu car rien ne s'est passé hors de la présence de l'un des nôtres.
Un commissaire, en proie à de violents maux de tête, qui prise une théorie bien particulière des sciences physiques et ne croit pas au hasard, résout sa dernière affaire. Un enfant est kidnappé sans le savoir. Un médecin fait ce qu'il ne devrait pas faire. Un homme meurt, deux physiciens s'affrontent, un officier de police est amoureux. A la fin, tout semble différent de ce qu'avait imaginé le commissaire - et pourtant parfaitement identique. Les idées de l'homme sont une partition où vient s'inscrire en biais la musique de sa vie.
C'est à peu près comme ça que les choses se sont passées, selon nous.

Juli Zeh a suivi une formation de juriste (à Passau et Leipzig), mais elle a la fibre de l'écriture depuis qu'elle est toute petite.

Autres romans chez Actes Sud :La Fille sans qualités (2007), Corpus delicti (2010), Décompression, 2013 (voir la chronique de Christine Marcandier).

Et un essai Atteinte à la liberté : les dérives de l’obsession sécuritaire (2010).

Elle a reçu de nombreux prix littéraires en Allemagne, notamment le prix Humboldt et le prix Thomas Mann.

Juli Zeh, l’Ultime Question, Babel, 2013 (Actes Sud, 2008)

Edition Originale, Schilf, 2007

Traduit de l’allemand par Brigitte Hébert et Jean Claude Colbus

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jean pierre mazille 19/12/2015 13:21

Nul doute que bientôt un juge devra s’adjoindre un physicien théoricien dans le domaine de la théorie des cordes par exemple pour démêler une pluie de nouveaux crimes ayant pour cadre des multiunivers. On peut penser que "L’Ultime Question" se mariera à merveille à la lecture de "La Magie du Cosmos" entre autres de Brian Greene, formidable vulgarisateur scientifique de ces mondes ensorcelants.

philippe 21/12/2015 10:35

Je note la référence. Merci. :-)

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