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La lettrie

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Lectures et dialogue des cultures


Un vague sentiment de perte, Andrzej Stasiuk

Publié par philippe sur 28 Octobre 2015, 13:59pm

Catégories : #Nouveauté, #Europe Centrale, #Thèmes d'Aujourd'hui

Un vague sentiment de perte, Andrzej Stasiuk

Andrzej Stasiuk, Un vague sentiment de perte, Actes Sud, 2015.

C'est le 2ème volet du diptyque autobiographique entamé avec Pourquoi je suis devenu écrivain.

"Récit", nous dit la couverture. Alors, est-ce un récit en 4 parties ? 4 chapitres ? Ou plutôt 4 récits ? 4 nouvelles ? On est toujours surpris avec Stasiuk.

Bon, on a en effet 4 « textes ». 3 sont assez courts (10 – 15 pages), et le dernier est plus long.

Leurs points communs : la perte, c’est cela, mais sous toutes ses formes. Perte d’un être cher ; mais sa perte peut être ressentie avant même sa mort. La raison : maladie, vieillesse, alcool. Avec la disparition d’un proche, c’est aussi une partie de soi-même qui s’en va. C’est donc aussi un livre sur le passé et le présent, sur la nostalgie et la vie qui continue, sur ceux qui ont marqué notre parcours, sur ce qu’on a été et ce qu’on est. Perte des lieux qu’on a connus aussi, et perte de la vie des pères :

Car dès le début il était dit que nous trahirions nos pères. Car nous voulions partir le plus loin possible. Sans avoir à nous réveiller à l’aube. Car c’était ça notre idée de la liberté. Car nous étions des traîtres.

C’est un très beau petit livre. Il est dans la continuité de Pourquoi je suis devenu écrivain, dans le sens où il brosse un portrait en creux de Stasiuk. Mais il est rédigé 14 ans après, et sur un ton bien différent. C’est plus le ton de quelqu’un qui a vieilli et qui regarde qui il a aimé et ce qu’il a vécu :

… à cette différence près que nous avions une belle voiture, de l’argent, les frontières n’existaient plus…

Désormais, grâce à Internet, la nostalgie peut d'ailleurs se manifester différemment :

Parfois, j’allume mon ordinateur et je regarde la carte de ces endroits-là. Je clique sur "satellite" et je regarde de haut.

Le titre du livre provient d’une phrase du dernier texte. Mais le titre original n’est pas le même : Grochόw. C’est le nom d’un quartier populaire de Varsovie. Avec ce titre, Stasiuk rappelle qu’il vient de là, que ce lieu l’a modelé en partie, mais aussi que ce lieu n’est plus celui qu’il était, et qu’il l’a quitté. On est un peu chez Héraclite, ce n’est plus ça… Et les lieux, qui ont parfois l’air d’être au bout, voire le t… du c…, du monde, surtout pour nous - Français, sont toujours importants dans les ouvrages de cet auteur polonais :

La ville s’arrêtait brusquement, à mi-pas, comme surplombant un ravin, comme si elle avait le souffle coupé ou était frappé de stupéfaction devant cet immense espace de cabanes de terre, de lopins herbeux, de tôles, de rails et de tout ce miracle de pacotille. Ici tout s’interrompait pour laisser place à autre chose. La cité des Maisons de verre constituait l’ultime rivage de la ville. Plus bas se répandaient des eaux basses et sombres qui charriaient des îles paradisiaques, des îles diaboliques, des épaves, des terres arrachées à la ville, un mélange éclaté de l’industriel et du récréatif.
Les gars de la rue Makowska avaient les pantalons retroussés. (…) Certains se dirigeaient vers la capitale mondiale du prolétariat. La partie de la ville de ce côté-là s’appelait l’Abandon.
C’était exactement ça, en effet. Nous y allions pour assouvir notre propre mélancolie. Pour entretenir en nous un vague sentiment de perte.

Comme d’autres œuvres, notamment Dukla (le nom de ce village est d’ailleurs évoqué deux fois, ici), Stasiuk fait preuve d’une douce mélancolie, dans une écriture très poétique.

Et comme dans Taksim (bientôt chroniqué ici), l’auteur inscrit son récit dans une Europe Centrale dont les frontières semblent parfois floues ou oubliées (Pologne, Ukraine, Hongrie, Monténégro, Slovénie), et qui n’est pas séparée de l’Europe de l’Ouest (l’étonnant voyage en Italie de la dernière histoire). Stasiuk est peut-être un VRAI ECRIVAIN EUROPEEN.

« Tous les livres de Stasiuk, et celui-ci n'y fait pas exception, donnent le relief du monde en partant d'un lieu anodin. »

Norbert Czarny, La Quinzaine littéraire

https://www.nouvelle-quinzaine-litteraire.fr/

Les 4 récits sont les suivants :

  • « Grand-mère et les esprits » : un beau personnage qui semble avoir été… « réellement » en contact avec les esprits des morts.
  • Un homme âgé et diminué, « Augustin », dont l’intelligence reste bien campée sur son idéologie anticléricale.
  • « La Chienne » : l’agonie et la disparition de l’animal domestique donne lieu à une réflexion sur la vieillesse, la mort, et la perte des hommes.
  • « Mon quartier » : le lieu originel, et un dernier voyage avec un ami de toujours qui s’en va peu à peu, puis dont le narrateur disperse les cendres dans la montagne.
Un vague sentiment de perte, Andrzej Stasiuk

Un livre magnifique.

Andrzej Stasiuk, Un vague sentiment de perte, Actes Sud, 2015 (Edition originale, 2012), 92 pages.Traduit du polonais par Margot Carlier, comme Pourquoi je suis devenu écrivain.

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Commenter cet article

Mimi 29/10/2015 08:42

Une bien jolie critique dont les personnages, les observations sur les lieux ou autres me font penser à Pierre Michon et ses "vies minuscules".

philippe 29/10/2015 09:36

Merci. Oui, en effet. Belle référence aussi.

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