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La lettrie

La lettrie

Lectures et dialogue des cultures


Tworki, Marek Bieńczyk

Publié par philippe sur 5 Septembre 2015, 17:08pm

Catégories : #Europe Centrale

Tworki, Marek Bieńczyk

Marek Bieńczyk, Tworki.

Je parlerais d'Ironie Poétique pour désigner l'écriture de ce roman polonais. L'histoire est assez simple au départ : Jurek et plusieurs de ses amis travaillent à l'intendance d'un hôpital psychiatrique pendant l'occupation nazie. Or certains personnages vont se révéler être juifs et ainsi disparaître, tragédies bouleversant le narrateur.

Ironie, d’abord, parce qu’on est souvent dans le décalage, la distance, l’humour :

Ca s’était passé comme ça. C’est comme ça que ça s’était passé.

Le vent souffla puis cessa, et tout bas, plus bas encore, résonna un son argentin, argentin, argenté.

Mais on n’est jamais dans le sarcasme, l’ironie froide et méchante.

Ironie poétique : d’abord parce que la poésie est constamment présente dans les thèmes, dans le fait que le personnage-narrateur, Jurek, improvise régulièrement des poèmes.

Ensuite dans l’écriture et dans la vision du monde de l’auteur. Car c’est le livre d’un Humaniste :

- Tu t’es demandé dans une de tes lettres, t’en souviens-tu, combien il y a peu de place en ce vaste monde pour la bonté. On la rencontre si rarement qu’elle est tout simplement devenue un luxe. Je fais résolument mienne ton affirmation selon laquelle un homme, parmi les hommes, est un phénomène rare. Un être qui aurait une âme. Une âme, c'est-à-dire une tête et un cœur. Un cœur, surtout.

Le personnage principal est amoureux de la même personne que son ami Olek, la belle et adorable Sonia. Mais il sait qu’il n’a aucune chance avec elle, et cette amitié à 3 reste très forte, sans jalousie, pure.

Et puis il y a le couple que forment Anna et Marcel, 2 autres personnages.

Poésie du portrait :

Laide était la guerre, belle était donc la gorge d’Anna, convions tous les ponts du monde à saluer son passage dans le décolleté nu comme le cœur du rédempteur. Terrible était la guerre, belle était donc la main d’Anna, serrant la première fleur du printemps couleur d’innocence, belle était la main d’Anna aux doigts serrés sur sa taille comme cinq frêles synonymes.

Et poésie de la scène de retrouvailles des 2 époux :

Lentement, de dessous le premier peuplier, sortit la svelte silhouette de Marcel, et il s’immobilisa à trois mètres du quai, une main dans la poche. Ses yeux scrutèrent l’horizon, la pastille de menthe tourna et retourna dans sa bouche, ses temps aspirèrent son chapeau. La terre adhéra à ses pieds, son visage s’assombrit comme le soleil sur Sunset Boulevard. Marcel Brochwicz était prêt à retrouver sa femme.
Le flot hâtif des visiteurs valides s’écarta de part et d’autre du récif Marcel (…). Le quai désormais désert, était, non plus un quai, mais la nef de la béatitude et du temps suspendu. Puisse un jour la Nasa mesurer, puissent les planétariums du monde entier observer ce vide miraculeux autour de deux êtres soudain libérés des lois de la pesanteur, affaranchis de la boue des chemins, de la pression atmosphérique et du cours des événements. Puissent les scénaristes en tirer parti, si toutefois ils ne craignent pas de retarder l’action ou de donner à voir des rapprochements pernicieux, et s’ils savent, comme Jurek à côté de Sonia, retenir leur souffle. Marcel n’avait pas bougé, la femme de Marcel était immobile. Ils se faisaient face, mais surtout ils se regardaient, ils se regardaient mais surtout ils s’attendaient. Ils étaient toujours séparés par dix jours de solitude, dix clepsydres retournées sans retour, une tonne de sable jeté au visage, que le khamsin de l’amour s’affairait maintenant à dissiper. Et le moment arriva. Dans la poche il n’y eut plus de place pour une main, dans la main plus de creux pour une fleur. Anna étendit le bras, Marcel rejeta son chapeau. Marcel s’élança et Anna courut, l’étreinte de leurs bras étouffa le temps perdu.

Il y a des pages magnifiques et d’un tragique qui n’est jamais larmoyant, lorsque plusieurs personnages sont rattrapés par leurs faux papiers. Mais je ne veux pas dévoiler la fin !

C’est un livre absolument merveilleux, d’une lecture qui ne se donne pas d’emblée. Il emplit de douleur et de bonheur, et il est écrit sur un mode décalé qu’on rencontre parfois dans les littératures d’Europe Centrale (Nezval, Gombrowicz, Jachym Topol, Tresnak).

Tworki, Marek Bieńczyk

Marek Bieńczyk est journaliste, il écrit notamment des chroniques œnologiques en Pologne. Il est également professeur de littératures polonaise et française à Varsovie, spécialiste du Romantisme. Il a été récompensé en 2002 par le prix de la Francophonie.

Son style et son univers romanesque font de lui un écrivain européen de 1er plan. J’aimerais le remercier pour un tel bijou.

Marek Bieńczyk, Tworki, Denoël, collection Denoël et d’ailleurs, 2006 (Edition originale, 1999). Très belle traduction de Nicolas Véron.

Autres parutions : Terminal (voir sur ce blog)

Commenter cet article

Mimi 07/09/2015 19:43

Terrible et très fort en même temps. Nos lectures se croisent sur un même sujet, l'occupation allemande. Je lis actuellement "une vie bouleversée" d'Etty Hillesum...

philippe 12/09/2015 09:02

;)

Mimi 09/09/2015 19:04

Je l'ai lu également. J'attends ton avis avec impatience.

philippe 09/09/2015 17:53

Oui, nos lectures se croisent, c'est sympa.
Je lis aussi en ce moment un roman terrible sur Ravensbrück, "Kinderzimmer".

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