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La lettrie

La lettrie

Lectures et dialogue des cultures


Peut-être Esther, Katja Petrowskaja

Publié par philippe sur 9 Août 2015, 10:05am

Catégories : #Europe Centrale, #Adopte un Livre : notes de lecture, #Thèmes d'Aujourd'hui

l'auteure
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Katja Petrowskaja, Peut-être Esther, Seuil, 2015

Un beau jour, tous ces parents – ceux d’un passé enfoui – ont surgi devant moi. Ils ont marmonné leurs bonnes nouvelles dans des langues qui semblaient familères, et j’ai pensé qu’avec eux j’allais faire fleurir l’arbre familial, combler le manque, guérir le sentiment de perte, mais ils restaient devant moi en masse compacte, sans visage et sans histoire, comme des lucioles du passé qui éclairent de petites surfaces autour d’elles, quelques rues ou événements, mais ne s’éclairent pas elles-mêmes.

Les récits familiaux peuvent être parfois un peu fastidieux à lire, comme dirait Alice Zeniter (Lol…). On ne connaît pas tout ce monde et il faut faire comme si ; et surtout l’écriture ne tient pas toujours. Ce n’est pas le cas ici. L’histoire de la famille de Katja Petrowskaja, c’est un pan de l’Histoire de l’Europe. Ce n’est pas un roman. L’auteure va à la recherche des origines de sa famille, on la suit dans ses réussites, dans ses doutes, ses erreurs (une adresse erronée, une mauvaise photo, des homonymes).

Il s’agit d’une famille juive d’Ukraine, de Russie (donc) et de Pologne (redonc), qui se dissémine ensuite et qu’on suit tout au long du XXème siècle. Une des activités de nombreux membres de cette famille a été l’enseignement aus enfants sourds et muets :

Sa sœur, sa mère, son grand-père et tous les frères et sœurs de ce dernier, ses arrière-grand-père et arrière-arrière-grand père enseignaient aux enfants sourds-muets, ils ont ont fondé des écoles et des orphelinats

On y rencontre une belle galerie de personnages, et l’écriture sort parfois du style convenu qu’on a souvent dans ce genre de récit :

Il y avait

un révolutionnaire qui est passé aux bolcheviks et a changé son nom dans la clandestinité, pour prendre celui que nous portons depuis presque cent ans, tout à fait légalement

plusieurs ouvriers dans une usine de chaussures d’Odessa, dont on ne sait rien
(…)

un fantôme nommé Judas Stern, mon grand-oncle

un paon que mes grands-parents avaient acheté pour les enfants sourds-muets en raison de sa beauté

une Rosa et une Margarita, mes grands-mères fleurs

Margarita qui devait sa recommandation pour adhérer au Parti, en 1923, à Molotov lui-même, le futur ministre soviétique des Affaires étrangères, c’est ce qu’on raconte comme pour montrer que nous avons toujours été au cœur des événements

Ma grand-mère Rosa, qui avait le plus beau prénom de toutes les orthophonistes et qui a attendu son mari plus longtemps que Pénélope

Mon grand-père Vassili qui est parti à la guerre et n’est revenu chez ma grand-mère Rosa qu’au bout de quarante et un ans. Elle ne lui a jamais pardonné sa longue migration, mais – chez nous il y a toujours quelqu’un qui dit « mais » - mais, disait ce quelqu’un, ils se sont embrassés à côté du kiosque du métro, ils avaient tous deux plus de soixante-dix ans

Le titre de l’ouvrage vient d’une grand-mère dont l’auteure essaie de reconstituer le parcours. Elle finit par la nommer même ainsi : « Peut-être Esther est restée à Kiev. (…) Peut-être Esther s’est retrouvée seule dans la rue. (…) Lorsque Peut-être Esther s’est avancée vers eux, elle a vu qu’il s’agissait d’une patrouille allemande. »

Ce passage s’inscrit dans la partie « Babi Yar » consacrée à la déportation de quasi tous les Juifs de Kiev en 1941.

La partie sur Judas Stern est également très belle. On ne sait toujours pas s’il a réalisé son geste par une vraie motivation politique ou s’il était fou :

Le 5 mars 1932, mon grand-oncle Judas Stern avait tiré en plein Moscou sur le conseiller d’ambassade allemand, Fritz von Twardowski. Celui-ci fut blessé, Judas Stern arrêté sur le champ.

On a aussi de belles pages dans la partie "Ma belle Pologne".

C’est donc un livre magnifique qui nous fait pénétrer dans le petit monde de la rue de Kiev, pour reprendre I.B. Singer, mais aussi dans le grand monde de l’Histoire européenne, avec beaucoup de distance, de tendresse et de poésie.

Peut-être Esther, Katja Petrowskaja

Katja Petrowskaja est née, donc, à Kiev, en 1970. Elle a étudié en Estonie, aux Etats-Unis, en Russie. Elle est aujourd’hui journaliste en Allemagne, où elle s’est installée et mariée. Elle a écrit cet ouvrage en allemand, mais sa langue maternelle est le russe.

La présentation des éditions du Seuil évoque W.G. Sebald, une grande référence de la littérature allemande actuelle.

Elle a obtenu le prix Ingeborg-Bachmann en 2013, prix autrichien pour la littérature de langue allemande.

Traduction de l’allemand : Barbara Fontaine.

Katja Petrowskaja, Peut-être Esther, Seuil, Cadre Vert, 2015

Et pour finir, ces formidables retrouvailles, en une sorte d'ode modérée à Facebook :

Cette fois, le téléphone a sonné. Nouvel an 2011 à Kiev. Ma mère a décroché.

Je m’appelle Dina, a dit une vieille dame, j’ai appris que vous rassembliez des informations sur le lycée numéro 77 de Kiev, je l’ai fréquenté jusqu’en 1940. J’appelle de Jérusalem.
(…)

Où habitiez-vous à Kiev ? a demandé ma mère.
Pas loin du lycée, dans la Oulitsa Institutskaïa.
En entendant ce nom de rue, ma mère est devenue fébrile.
Où exactement ?
Au coin de la Oulitsa Liebknechta.
Dans l’immeuble gris qui fait l’angle ? En face de la pharmacie ?
Oui ! a répondu Dina. La première entrée à gauche.
Mais nous aussi nous habitions là ! s’est écrié ma mère.
Pourtant il n’y avait pas de Petrovski dans notre immeuble, s’est étonnée Dina.
Je suis une Ovdienko.
Svetotchka ! s’est exclamée Dina.

Toutes les personnes présentes se taisaient, elles avaient compris. Mon père a été le premier à étouffer un sanglot. Celle qui appelait était déjà adulte quand ma mère était enfant. Il ne restait personne d’autre de cette génération.

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