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La lettrie

La lettrie

Lectures et dialogue des cultures


L'Ombre Douce

Publié par philippe sur 20 Août 2015, 16:50pm

Catégories : #Nouveauté, #Thèmes d'Aujourd'hui, #Aventures Action

L'Ombre Douce

L’Ombre Douce, Hoai Huong Nguyen, Livre de Poche, 2015.

Pas grand-chose de doux, malheureusement, dans ce magnifique ouvrage.

L’idée de départ est d’une grande banalité : Juliette et Roméo en Indochine, au moment de la bataille de Dien Bien Phu.

Mais l’écriture est particulièrement poétique et l’histoire est touchante et révoltante. Le livre s’ouvre sur un court chapitre, très beau, mais un peu mystérieux ; et puis on comprend plus tard.

On est du côté viêt-namien. Le personnage principal, Mai, est amoureuse d’un soldat français. Or son père lui destine un de ses compatriotes, sans qu’elle ait droit à la parole. Mai va alors se rebeller et expliquer à son père, dans une très belle scène, pourquoi il est impossible qu’elle épouse cet homme inconnu et froid. Elle est donc répudiée et doit vivre cachée avec Yann, ce Breton perdu au milieu d’une guerre injuste et révoltante.

Mai va faire découvrir ce pays à son amoureux, et Hoai Huong Nguyen à son lecteur : les fleurs, la culture, et particulièrement la gastronomie :

Elle s’était arrêtée faire des achats auprès des marchands des rues. Elle lui avait apporté un déjeuner pour la fête du Nouvel An. Elle sortit d’un panier plusieurs plats qui lui étaient inconnus, et, en sentant le parfum qui s’élevait des assiettes, il eut l’impression d’être un prince au banquet de ses noces. Il y avait des rondelles de gâteau de riz gluant roulées dans des feuilles de bananier que l’on mangeait avec des pâtés à la crevette, coupés en losange, et des raviolis dont certains, plus gros, s’appelaient banh hoa hong, gâteaux de rose, pincés de pétales dentelés. Mais ce qu’il préféra ce fut une brioche blanche encore tiède qui se mangeait avec les doigts ; sa peau était tendre et sucrée, à l’intérieur il y avait de la viande et des champignons noirs avec des œufs de caille jaune pâle. Il apprécia tout, sauf des légumes indéfinissables, à la saveur aigre et salée. Yann et Mai mangèrent en oubliant ce qui les entourait.

La connaissance de l’autre contre la guerre et la barbarie… grand refrain…

Et le deuxième volet de la tragédie intervient bientôt : Yann doit se rendre à la bataille de Dien Bien Phu. C’est un désastre, il est blessé puis prisonnier. Or Mai va tout faire pour faire libérer son fiancé. Tout, jusqu’à donner son corps à un officier abject et profiteur. La suite, que je ne dévoilerai pas, est rude et tragique.

chez Viviane Hamy
chez Viviane Hamy

Une des autres qualités de cette romancière est d’avoir décrit les combats de la fameuse « cuvette » indochinoise de manière très belle et très forte. Les récits de guerre ne sont pas toujours réussis, mais Hoai Huong Nguyen relève cette gageure. Elle peint cet épisode comme une guerre totale, une défaite totale, sans rémission, avec parfois des accents rappelant Zola ou Flaubert :

Ce fut le début d’un engrenage infernal, d’une bataille monstrueuse, le début d’une étreinte à corps perdu, au milieu de la brume et de l’obscurité. En quelques heures, Béatrice [il s’agit d’un lieu du combat] fut prise et défigurée. L’ennemi avait fait pleuvoir sur elle des milliers d’obus tirés de canons invisibles, mais où avaient-ils trouvé des armes aussi modernes et comment avaient-ils pu les transporter jusque là ? Ils leur avaient donc fait traverser les montagnes… Le camp français était abasourdi, l’horreur avait éclaté dans ses rangs, comment avaient-ils réuni une si grande puissance de feu ? En quelques heures seulement, les Viets avaient écrasés les abris précaires de Béatrice et réduit ses défenses à peu de chose, ils avaient fait exploser sa fragile auréole et disloqué son corps ; puis des bataillons hurlant s’étaient jetés sur elle, ils avaient dynamité ses lignes de défense, anéanti le poste de commandement, égorgé ses hommes, enfin ils avaient planté dans son visage le pic de leur drapeau rouge. Tout cela en une seule nuit, surprise terrible de l’Histoire – jouissance de la meute et malheur du vaincu, ce n’était pourtant que le début du désastre.

Métaphores du corps, la défaite présentée presque comme un viol ; et pourtant qui était le violeur ?

Un ouvrage fort et humaniste, qui n’oublie pas les violences de l’histoire et des hommes, mais qui voit dans la culture et le dialogue la possibilité de s’aimer plutôt que de se disloquer.

L'Ombre Douce

L’auteure est née en France, ses parents sont viêt-namiens. Elle enseigne les Lettres dans le Supérieur.

L'Ombre Douce, son 1er roman, avait été publié en 2013, chez Viviane Hamy.

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Velidhu - Que Lire ? 21/08/2015 13:11

C'est le genre d'histoire et d'écriture que j'adore. Je trouve que les auteurs asiatiques ont l'art de décrire les atmosphères et les petits moments simples de la vie qui nous semblent si peu importants.

philippe 21/08/2015 18:11

Oh oui, tu as raison ! D'où la beauté des haïkus, et de la peinture d'extrême orient (il y a un poète français que j'aime bien, justement pour cette qualité, c'est Pierre Reverdy).
Tu l'as lu l' Ombre Douce ?

Mimi 20/08/2015 19:13

Il y a un petit air de "Madame Butterfly" dans ta chronique. C'est-à-dire du moins ce que je ressens.

philippe 21/08/2015 18:06

Pas pensé à ce bel opéra, mais tu as raison. Mais le sacrifice est plus irrémédiable ici, et la fin plus tragique encore, peut-être. Merci pour ce rapprochement.

sylvie 20/08/2015 19:00

Ce livre (que je n'ai pas -encore- lu) avait reçu le Prix Première en 2013, prix décerné par un jury d'auditeurs de la radio La Première (Belgique), à un premier roman francophone.
En tout cas, jolie chronique, qui donne envie de le lire!

philippe 21/08/2015 18:03

Oui, le livre n'a pas fait un grand tapage, mais a quand même eu un petit succès. L'auteure a aussi une toute petite voix presque inaudible parfois. Il y a de très belles pages.
Merci pour ton compliment, c'est gentil.

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