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La lettrie

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Lectures et dialogue des cultures


Ismail Kadaré, Le Palais des Rêves

Publié par philippe sur 23 Août 2015, 12:52pm

Catégories : #Europe Centrale

Ismail Kadaré, Le Palais des Rêves

Ismail Kadaré, Le Palais des Rêves

C’est un peu Kafka dans l’Empire Ottoman.

Un jeune homme, Mark-Alem, d’une famille prestigieuse, se voit attribuer un emploi au Tabir Sarrail, le palais des rêves. Il s’agit d’une administration gigantesque et labyrinthique qui a pour fonction de collecter les rêves des sujets de l’Empire, y compris dans les marches les plus éloignées de la capitale. Les milliers d’employés de cette incroyable institution sont chargés de sélectionner ceux qui leur semblent pertinents – parce qu’annonciateurs d’un grave événement ou révélateur d’une vérité – les classer, les interpréter, ainsi que choisir, chaque vendredi, le Maître Rêve, le fin du fin.

… ce monde étrange où le temps, la logique des choses, tout le reste obéissaient à des lois radicalement différentes.

C’est d’abord un roman initiatique : Mark-Alem, personnage naïf et constamment indécis, va découvrir progressivement, et jusqu’au dénouement, le fonctionnement de cette administration.

Qu’était-ce donc que ces pièces de mise au secret ? A première vue, cela paraissait quelque chose d’absurde, d’inexplicable, mais il ne pouvait en être ainsi.

En même temps, il découvre l’histoire de sa famille, les Quprili, lignée d’origine albanaise, qui exerce depuis des siècles des responsabilités politiques, mais qui est souvent en tension avec le pouvoir et dont certains membres ont régulièrement connu un destin tragique.

Mark-Alem progresse rapidement dans la hiérarchie du Tabir Sarrail, mais son travail est présenté comme un enfer.

Il ne comprenait pas d’où pouvait venir un froid pareil. " Tu ne devines pas ? lui avait dit un jour un individu avec qui il prenait le café à la buvette. Il émane des dossiers. C’est de là que viennent tous les maux, mon garçon…"

La métaphore infernale est, du reste, employée durant tout le roman par Kadaré, et c’est bien ainsi que l’auteur voulait présenter la chose.

Une portée politique

Ismail Kadaré est un écrivain albanais. Pendant la période communiste, l’Albanie, qui a aussi appartenue à l’Empire Ottoman (en gros de 1506 à 1912, mais c’est un peu plus compliqué, en fait), a été l’un des pays les plus fermés et une des dictatures les plus strictes, notamment sous le mandat de Enver Hodja. Or ce roman, paru dans les années 80, a été très vite censuré. Les autorités ont bien compris que, sous couvert de la description de l’administration ottomane, Kadaré dénonçait l’impasse et la cruauté du régime albanais moderne et le système totalitaire qui prive les êtres de toute intimité, de toute volonté.

L’intrigue est censée se dérouler dans la capitale de l’Empire Ottoman, Constantinople, mais la configuration de la ville rappelle Tirana.

Mais c’est aussi un roman qui évoque l’Histoire et les caractéristiques de l’Albanie. Son sort, son destin, a oscillé entre d’une part son côté européen et son environnement « slave », et d’autre part son appartenance à l’Empire Ottoman :

- Les Turcs ont partagé le pouvoir avec nous (…)
Les Turcs, reprit le cousin en cherchant à retenir l’attention de l’assistance, nous ont apporté, à nous autres Albanais, ce qui nous manquait : les grands espaces.
- Mais aussi de bien grandes complications, dit Kurt. La vie d’un seul individu est déjà assez embrouillée lorsqu’elle se trouve engagée dans les mécanismes du pouvoir ; que dire alors de tout un peuple pris dans de tels rouages ! (…) Partager le pouvoir, cela veut dire avant tout partager les crimes !

Un roman poétique et onirique

La poésie est constamment présente, par exemple avec les rhapsodes invités par le Vizir pour interpréter la chanson de geste qui raconte et loue les hauts faits de la famille Quprili.

Le palais des rêves est lui-même présenté comme un lieu entre réalité et imaginaire. Mark-Alem éprouve toujours beaucoup de difficultés à comprendre ce qu’il faut faire, ce qu’on veut lui dire, il se perd sans arrêt dans les dédales du bâtiment, il doute sans cesse de ce qu’il doit dire et faire, comment il doit sélectionner les rêves (il travaille d’abord au département de la Sélection), puis, lorsqu’il est nommé à l’Interprétation, comment il peut les interpréter :

L’idée d’une éventuelle erreur l’obsédait. Il y avait des moments où il se convainquait que dans toute cette affaire, on ne pouvait commettre que des bévues, et que c’était par pur hasard qu’il arrivait qu’on tombât juste.

Ismail Kadaré, Le Palais des Rêves

C’est un livre magnifique et surprenant.

Ismail Kadaré, qui a souvent été pressenti pour le Nobel de littérature, est l’un des grands auteurs de notre époque. Auteur engagé mais aussi une grande plume.

L’ensemble de ses œuvres ont été publiées chez Fayard.

Cette version du Palais des Rêves a été traduite par Jusuf Vrioni, qui a fait connaître Kadaré en France et lui a valu le Grand prix de la Francophonie en 1998. Depuis 2000, le sublime violoniste albanais Tedi Papavrami, qui connaît bien la France, a proposé des traductions d’œuvres de Kadaré (Par exemple Dante, l'Incontournable ou brève histoire de l'Albanie avec Dante Alighieri, ou Vie, jeu et mort de Lul Mazrek ou encore des œuvres moins connues dans le 11ème volume des œuvres complètes chez Fayard).

Cette édition du Livre de Poche, de 2014, suit la version des œuvres complètes, tome 3, chez Fayard (1995). Elle contient une présentation éclairante d'Eric Faye.

Autre roman très connu : le Général de l'Armée Morte (1970).

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Mimi 23/08/2015 17:03

Perdre jusqu'à sa faculté de rêver dans un régime totalitaire... Je l'ai inscrit dans ma PAL. Merci.

philippe 24/08/2015 16:44

Je t'en prie, c'est un plaisir ! :)
Les 1ères pages nous font tout de suite embarquer, j'ai trouvé.

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