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La lettrie

La lettrie

Lectures et dialogue des cultures


Classé sans suite, Patrick Ourednik

Publié par philippe sur 19 Août 2015, 14:52pm

Catégories : #Polar, #Europe Centrale, #Thèmes d'Aujourd'hui, #Humour drôle

Classé sans suite, Patrick Ourednik

Très original. Rien à voir avec les romans policiers nordiques très en vogue aujourd’hui.

Patrik Ourednik, Classé sans suite, Allia, 2012 (titre original : ad Acta)

Où allaient-ils ?...

Ouřednik joue, en effet, beaucoup avec son lecteur ; on est dans une esthétique du roman qui peut faire penser à celle de Diderot (Jacques le Fataliste) :

L’on verra ultérieurement si et jusqu’à quel point ces incompatibilités statistiques influencèrent le cours de notre récit et le destin des autres protagonistes.

l’inconnu peut tout à fait être une inconnue. Dans ce cas le lecteur corrigera deux phrases : elle n’avait pas eu, elle commet.

Le narrateur demande donc au lecteur de corriger 2 phrases du roman qu’il est en train de lire… Voilà un auteur qui ne manque pas de toupet, ni de panache.

Ou bien, davantage vers la fin :

LECTEUR ! Notre récit vous paraît dispersé ? Vous avez l’impression que l’action stagne ? (…) Vous vous demandez comment cette histoire va tourner ? Voilà, cher lecteur ce que nous ne pouvons vous dévoiler. Nous avons entamé ce récit sans intention particulière

Le court 1er chapitre est constitué des coups d’une partie d’échecs, partie qu’on retrouve évidemment plus tard. Un peu comme dans Le Grand Sommeil de Chandler, et sa version ciné, le déroulement de l’intrigue (il y a un meurtre et quelques autres fariboles) et la recherche du coupable se perdent un peu en route… Jusqu’à la fin où… heu, non… je ne le dirai pas ! Mais attendez-vous à être surpris, très surpris…

Tchéquitude

Au-delà de l’intrigue, on a un regard amusé sur la société tchèque d’aujourd’hui, notamment les conflits entre l’ancien et le moderne, les changements profonds depuis 1989 : « sous le régime précédent on ne faisait pas tant de chichis. »

Le narrateur s’arrête sur les personnages âgés, tout en se moquant d’eux :

une grosse retraitée rougeaude s’assit lourdement (…). Foulard sur la tête – chose devenue rare avec le temps – et sac plastique à la main.

Un autre débris clopinait en direction du banc. Béret sur la tête – chose devenue rare avec le temps –, sac plastique à la main.

L’auteur aime bien la mise en abyme : le personnage de Viktor Dyk « réfléchissait à un roman d’aujourd’hui qui dénoncerait par l’humour les désordres de la société moderne ».

Il ajoute que « tout bien réfléchi la période moderne n’était pas plus désordonnée qu’une autre. »

Patrik Ouřednik manie, en effet, très bien l’autodérision.

Dans un autre exemple de mise en abyme, le policier lit un ouvrage qui a en fait été écrit par l’auteur du roman dans lequel ce flic évolue. Or Ouřednik ajoute :

Il se sentait déçu par le livre, il lui paraissait superficiel et peu crédible

Du panache, je vous disais.

L’autodérision peut s’appliquer au peuple tchèque, dont on a l’habitude de dire d’ailleurs que c’est une de ses caractéristiques, notamment depuis le Brave Soldat Chveik.

A propos des Tziganes, par exemple, et de leur rejet ordinaire :

Encore que d’un autre côté, si j’avais une fille et qu’elle couche avec un Tzigane…

Ou sur un autre sujet :

Najman était un spécimen si accompli de la connerie tchèque qu’on aurait pu l’exhiber dans les Expositions Universelles : jovial, trivial, populaire, passablement inculte, imperturbable et agressif.

Mais on a aussi des clins d’œil plus sérieux, notamment sur l’un des grands traumatismes de l’histoire tchèque : « Ca fera comme à Munich en 1938. Des accords sur nous, mais sans nous ! » (Voir sur les accords de Munich)

l'auteur par P. Horcicka

l'auteur par P. Horcicka

Patrik Ouřednik est un écrivain tchèque qui s'est installé en France il y a déjà pas mal de temps, dans les années 80 (mais comment fait-il pour nous supporter depuis si longtemps ?...) Il s'est fait connaître surtout avec son ouvrage un peu fada : Europeana. Une brève histoire du xxe siècle.

Voir un petit article sur Classé sans suite sur le site de l’auteur.

Ajoutons que l’édition de chez Allia est très belle et très agréable.

Ce rapide polar est donc un petit bijou dans lequel on se perd avec délice parce qu’il nous renvoie une certaine image de notre époque.

Et parce que la construction en est jubilatoire.

Et parce que Marianne Canavaggio est une très grande traductrice.

Commenter cet article

Mimi 20/08/2015 08:27

Et bien voilà encore un polar bien déroutant !

philippe 20/08/2015 10:21

Ah oui, pour ça, il l'est...

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