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La lettrie

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Lectures et dialogue des cultures


Terminus Radieux, Antoine Volodine

Publié par philippe sur 3 Juillet 2015, 11:25am

Catégories : #Adopte un Livre : notes de lecture, #Complètement à l'Est

Terminus Radieux, Antoine Volodine

Prix Médicis 2014.

Sans doute un des livres les plus étranges que j’ai lus. Ca pourrait être publié dans une vraie édition de science fiction.

On est dans un monde futur, à l’est de la Russie, les abords de la taïga. Les catastrophes nucléaires et les révolutions ont fait rage, il ne reste plus grand-chose de rien, plus beaucoup d’humains.

Il y a un héros : Elli Kronauer, nom qui est d’ailleurs un des pseudonymes de Volodine.

Les premières pages font penser à une sorte de réécriture du Château de Kafka.

Kronauer cherche avec difficulté un village pour pouvoir secourir ses 2 camarades, un homme et une femme, tous 3 soldats de l’ancienne Armée Rouge de la Deuxième Union Soviétique ; ils ont défendu jusqu’au bout l’Orbise qui a finie par tomber aux mains des Capitalistes. Ils n’ont plus rien à manger, plus d’eau, sont dans un état de délabrement et de puanteur avancé, et de toute façon condamnés dans un monde radicalement irradié.

Kronauer réussit à atteindre un ancien kolkhoze, « Terminus Radieux ». Et comme le personnage K dans sa bourgade en bas du château, chez Kafka, la vie ici s’enlise, il est coincé, on lui fait des histoires pour des actes qu’il n’a pas commis, il rencontre une galerie de personnages étonnants et des situations absolument folles.

Le kolkhoze est, en effet, dirigé par une sorte de chaman immortel, figure du diable, personnage odieux : Solovieï.

A partir du moment où Kronauer arrive au kolkhoze, le livre et le monde basculent. Les personnages ne sont ni vivants ni morts, le temps est aboli, les situations sont mi-réelles mi-oniriques. Le chaman a tout pouvoir : il peut s’introduire dans vos rêves, dans votre cerveau, même à votre insu. Certains épisodes appartiennent, nous dit-on, aux rêves de Solovieï. Il est une brute manipulatrice, un tyran absolu, il torture moralement tout le monde. Une sorte de dieu tout puissant et barbare.

D’entrée de jeu, les relations se passent mal entre Solovieï et Kronauer, et comme dans un western ou un thriller, on attend le duel ultime. Mais Kronauer, personnage kafkaïen, ne peut pas vaincre l’espèce de surhomme, il se prend grotesquement un coup sur la tête et son sort devient un déchaînement de tortures, pendant des siècles…

Ceci n’est qu’un furtif aperçu de la trame principale de ce roman foisonnant et fascinant.

Antoine Volodine

Antoine Volodine

On suit aussi parfois un train fantôme de soldats qui cherchent un camp, lieu idéal selon eux, aboutissement parfait de la civilisation humaine, la liberté derrière des barbelés. On trouve ainsi de belles pages dystopiques dans la partie « l’Eloge des Camps »...

« Rien ne peut remplacer le camp, reprit Matthias Boyol, rien n’est aussi nécessaire que le camp. Personne ne peut nier que le camp est le degré supérieur de dignité et d’organisation à quoi puisse aspirer une société d’hommes et de femmes libres, ou, du moins, déjà suffisamment affranchis de leur condition animale pour entreprendre de construire de la libération, du progrès moral et de l’histoire. On aura beau dire et gloser, rien jamais ne pourra égaler le camp, aucune architecture de la gent humaine ou assimilée n’atteindra jamais le niveau de cohérence et même de perfection et même de tranquillité face au destin que le camp offre à ceux et celles qui y vivent et qui y meurent. Chacun sait que le camp ne surgit pas brusquement de nulle part. On doit considérer qu’il est l’aboutissement de notre longue histoire, qu’il s’agit d’un stade suprême de l’histoire dont des générations entières ont favorisé l’émergence par leurs sacrifices. Le camp ne surgit pas soudain du néant, il vient au bout du compte, lorsque la noirceur animale quelque part commence à s’éclairer avec les enthousiasmes prémonitoires de quelques uns, et ensuite quand cette aube se renforce grâce à la générosité et à l’abnégation du plus grand nombre. On est alors sur le chemin. Touchés par cette lumière, les lointains descendants des pionniers enfin se lancent dans le façonnage concret du camp, ils s’écorchent les mains sur les barbelés, ils se privent volontairement de nourriture et de sommeil pour aller plus vite, et, finalement, ils construisent sous toutes ses coutures le camp. Mais, même si on ne conserve pas en tête son caractère de parachèvement d’une millénaire construction, qui donne à la réalité du camp toute sa formidable et émouvante signification, on doit reconnaître que rien n’est plus justifié, quel que soit le point de vue qu’on adopte, que le séjour définitif et généralisé de tous et toutes à l’intérieur ou à l’extérieur du camp. Même les philosophes les plus obtus admettent désormais que s’enfermer soi-même à l’intérieur du camp est devenu le plus beau geste de liberté qu’il fût jamais possible d’accomplir à femme humaine ou à homme humain sur cette planète. »

Le livre propose aussi une réflexion sur la poésie et la littérature. Le chaman mais aussi les soldats du train pratiquent la poésie, la récitation, la déclamation. Il est beaucoup question de livres dans tout l’ouvrage, auteurs réels ou inventés (Tolstoï, Maria Kwoll).

Sur les personnages et écrivains qui peuplent le roman, voir cet excellent article sur Rue 89.

Autre thème « étrange et pénétrant » : dans le kolkhoze, on lit, justement, et on considère comme des maîtresses spirituelles des auteurs féministes qui ont une sainte horreur des mâles et du sexe :

« Batiouchine avait ramassé dans une chambre un livre qu’il apporta à Iliouchenko afin que celui-ci statuât sur son immédiat avenir – bûcher ou bibliothèque. La couverture avait été arrachée trente ans plus tôt. C’était une anthologie des petites proses de Maria Kwoll, auteur facile à identifier tant sa haine des relations sexuelles s’étalait à tout moment et à chaque page. Iliouchenko en parcourut trois paragraphes, qui faisait remonter toute manifestation de désir et même de tendresse amoureuse à la brutalité originelle de la nuit animale, aux impérieuses obscurités nées pendant l’ère paléozoïque, contraignant les créatures vivantes à se déchirer, à se violer les unes les autres afin de perpétuer horriblement leur espèce. Maria Kwoll voyait dans les instants vertigineux de l’orgasme un raccourci qui menait instantanément quatre ou cinq cents millions d’années en arrière. Iliouchenko dit à Omroug Batiouchine qu’il ne savait pas bien que faire de ce livre et que, pour le moment, il le conserverait sur lui. Omroug Batiouchine attendait patiemment sa décision, dans la position qui correspond au garde-à-vous pour les soldats morts. En réalité, Iliouchenko ressentait une certaine honte à jeter un livre aux flammes, ce qui était plutôt une pratique des ennemis à tête de chien, mais, en même temps, il ne supportait pas et n’avait jamais supporté les élucubrations de Maria Kwoll. Et, finalement, quand le crépuscule descendit sur la steppe et que le feu eut besoin de petit bois et de papier pour prendre, il détacha les feuillets et les envoya en bonne place au-dessus des flammèches. C’était le début de la soirée, personne ne se posait de questions douloureuses sur notre héritage génétique et, pour lui personnellement, cet attentat à la littérature post-exotique ne s’accompagna pas de remords. »

… Parce qu’il y a aussi les 3 sœurs, qui sont les filles de Solovieï, mais qu’il appelle parfois ses épouses. L’antienne, tout au long du roman, est que Kronauer ne doit pas leur faire de mal, c’est-à-dire ce qu’ils appellent « faire le rut », faire l’amour avec elles, ni les désirer. La jalousie de Solovieï est sans limite. Or Kronauer les désire les unes après les autres ; elles ont de plus toutes 3 un rôle dans son parcours, une influence sur lui. Elles sont des personnages incompréhensibles et incontrôlables, belles et inaccessibles, presque frigides, et qui connaissent, dans le kolkhoze et à l’extérieur, de grandes souffrances. Il y a un passage magnifique où un oiseau aide l’une des filles à se venger de 3 hommes, en lui dictant ses gestes un par un, alors qu’elle garde les yeux fermés. C’est tragique, mais aussi merveilleux dans tous les sens du terme.

Le narrateur lance constamment le lecteur sur de fausses pistes. Kronauer peut-il être amoureux, peut-il coucher avec l’une des filles, ou même plusieurs ?… C’est une autre des trames du roman.

Et une fois qu’on a tout dit, reste, au moins, une question : qui est Kronauer, qui est Solovieï, qui est le narrateur ?

Le roman laisse des impressions multiples et partagées. C’est peut-être un peu long. Mais c’est puissant et profond. Volodine est un écrivain très original, depuis longtemps. J’ai adoré Dondog. C’est une bonne nouvelle qu’une œuvre aussi dingue puisse obtenir un grand prix, même si c’est justement celui qui convient aux œuvres les plus inclassables.

C’est donc un Médicis bien frappé qui fait froid dans le dos et réveille le cerveau…

C'est au Seuil, Fiction et Cie.

Liens : Volodine au Seuil

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