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La lettrie

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Lectures et dialogue des cultures


Sombre Dimanche, Alice Zeniter

Publié par philippe sur 20 Juillet 2015, 19:06pm

Catégories : #Nouveauté, #Europe Centrale, #Hongrie, #Thèmes d'Aujourd'hui

Sombre Dimanche, Alice Zeniter

La grande qualité de ce roman est d’ouvrir le néophyte à la culture et à l’histoire de la Hongrie du XXème siècle.

Une famille hongroise, à travers son évolution, nous permet de découvrir le pays. Elle vit dans la maison ancestrale, coincée entre les nouvelles voies ferrées de la gare Nyugati à Budapest.

On voit de l’intérieur comment vivaient les gens sous le régime communiste :

Les grandes poubelles qui trônaient dans l’entrée n’étaient vidées que tous les deux mois car personne ne jetait rien. C’était un monde d’économie et de chuchotement.

Tout le monde parlait de 1989. Tout le monde avait quelque chose à en dire. C’était comme si tout le monde avait été en train de faire quelque chose de particulièrement signifiant au moment de la chute du régime. Et ils avaient tous compris instantanément, frappés d’une épiphanie, que le communisme était mort et que la face du monde était irrémédiablement changée.

Dans un pays où la langue était révérée – détentrice d’une identité nationale difficilement définie par ailleurs -, être poète était encore une situation admirée et reconnue.

L’humour n’est pas absent :

Le 27 juillet 1986, Queen donnait un concert à Budapest. C’était la première fois qu’un groupe occidental venait jouer en Europe de l’Est depuis 1965, l’année de la venue de Louis Armstrong.
- C’est trop gentil de la part de l’Amérique : nous envoyer un nègre et un pédé, merci bien ! disait à la radio un notable communiste raciste et homophobe.

l'auteure

l'auteure

Malheureusement l’écriture est ennuyeuse. En page 3, l’auteure est présentée comme « normalienne, doctorante en études théâtrales et chargée d’enseignement à l’université ».

Très bien. Mais il ne suffit pas d’être docte pour être artiste ou écrivain. Je n’insinue d’ailleurs nullement qu’il faut que l’artiste soit inculte et naïf. Rabelais, Verlaine, Malraux étaient érudits. Mais les titres universitaires ne dotent pas d’un style, d’un souffle, d’une vision, d’une force littéraire. Je peux dire cela de toute ma fatuité, moi qui ne suis ni docte ni artiste.

Alice Zeniter est publiée en poche, a obtenu des prix littéraires (Livre Inter, lecteurs de l’Express, Closerie des Lilas), beaucoup de gens l'adorent. Très bien encore, cette chronique ne lui causera donc aucun tort, et j’en suis heureux. Son livre est habile, bien ficelé quant à la structure d’ensemble. L’Histoire hongroise n’est pas suivie toujours chronologiquement, il y a des projections et des retours, et c’est bien.

Mais il faudrait aussi retenir la leçon de Flaubert, de Céline, de Dos Passos. Comment raconter ? Qu’est-ce qu’une phrase, comment la construire, la rédiger ? Quels éléments sont vraiment nécessaires à la description d’une action ? Et puis le littéraire, ce n’est pas seulement une intrigue, ni de l’Histoire, ni du psychologique. Contrairement à ce que croient beaucoup de gens ; d’où des débats ou des critiques à la Eva Bettan de France Inter, pour savoir si la psychologie du personnage blablabla… ou si le personnage est le reflet des traumatismes d’enfance de l’auteur (mdr avec François Bégaudeau dans Tu seras Ecrivain mon fils).

Julien Gracq expliquait que dans un roman, comme dans un poème, chaque élément en engage un autre, chaque phrase en crée une autre, que dès la 1ère page, le romancier « crée de l’irrémédiable ». Alice Zeniter, malgré tout son talent, doit encore acquérir cette leçon-là.

On peut au moins se réjouir que, grâce à ce roman, des lecteurs francophones puissent découvrir un peu les vastes enjeux et les profondes beautés de l’Europe Centrale.

Alice Zeniter, Sombre Dimanche, Livre de Poche, 2015 (Albin Michel, 2013)

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