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La lettrie

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Lectures et dialogue des cultures


La Constellation du Chien, Peter Heller

Publié par philippe sur 17 Juillet 2015, 20:56pm

Catégories : #Nouveauté, #Aventures Action, #Thèmes d'Aujourd'hui

La Constellation du Chien, Peter Heller

Un poète chez Mad Max

Peter Heller, La Constellation du Chien, juin 2015 chez Babel

Un roman d’action

On est dans un monde d’après, 9 ans après « la Fin de Toute Chose », en raison d’une Maladie, une sorte de grippe. Deux hommes, Hig et Bangley, très différents l’un de l’autre se sont retranchés dans un ancien aéroport du Colorado et sont obligés de vivre ensemble, de se supporter l’un l’autre. Ils se sont organisés pour survivre. Régulièrement des petits groupes viennent essayer de les abattre et leur prendre tout ce qu’ils ont, parce qu’il n’y a presque plus rien nulle part. Hig et Bangley ont ainsi foncièrement besoin l’un de l’autre. Un de leur atout : un vieux Cessna, la « Bête », un avion des années 50, que Hig sait piloter, et pas mal de carburant. On va avoir ainsi pas mal de passages sur l’avion, le vol, la poésie et la liberté du vol :

A l’époque je m’étais mis à piloter avec la sensation de toucher là quelque chose qui confinait à l’accomplissement de mon destin. (…)
Et il y a ce moment où, durant le vol, à voir tout ceci avec l’œil du faucon, je me sens comme libéré des détails pénibles : je ne suis pas malade de chagrin, ni moins souple qu’avant, ni jamais seul, je ne suis pas cette personne qui vit avec la nausée d’avoir tué et qui semble destinée à tuer de nouveau. Je suis celui qui survole tout cela et observe de haut. Rien ne peut me toucher.
Il n’y a personne à qui le raconter et pourtant il semble très important de trouver les mots justes pour le dire. La réalité et ce que ça fait de lui échapper. Même encore aujourd’hui, c’en est parfois insupportable tant c’est beau.

Un lien fort se révèle progressivement entre les deux hommes, au-delà de la simple entraide vitale, au milieu des armes, de la vigilance constante, des attitudes de guerrier, de l’organisation du camp retranché où tout intrus doit mourir, selon Bangley. Il y a une scène assez forte lorsque Hig est pisté par un groupe ennemi avec comme seule aide, dans le casque audio, les conseils de Bangley qui voit les intrus depuis son poste d’observation mais ne peut pas encore intervenir.

La Constellation du Chien, Peter Heller

Un roman poétique

« C’en est fini des carpes des élans des tigres des éléphants des chevesnes. Si je me réveille en larmes au milieu de la nuit, et je ne dis pas que ça m’arrive, c’est parce que les carpes ont disparu. » (p. 298)

Hig est un amateur de pêche et un amoureux de la Nature et des animaux. Peter Heller nous propose de beaux développements sur la pêche et le bonheur d’être en communion avec son environnement :

Je pêchais encore dans les montagnes. Les truites avaient disparu parce que les cours d’eau étaient devenus trop chauds, mais j’attrapais des chevesnes et des carpes qui jouaient les naïades au fond comme avant, et je surmontais ma révulsion quand je prenais un chevesne, la résistance de limace qu’on ne pouvait pas qualifier de combat, les lèvres distendues et les écailles. En l’absence de truites, les carpes avaient appris à occuper la niche et à venir se nourrir davantage à la surface si bien qu’il m’arrivait même de pêcher à la mouche sèche. Je ne les rapportais jamais à Bangley parce qu’il n’aurait pas compris. Les heures passées. Le danger d’être tout entier accaparé par cette activité le long d’une rivière qui était une voie de passage autant pour les animaux que pour les maraudeurs.

Quand ma copine du lycée m’a quitté, je suis allé pêcher. Quand, dans un accès de frustration et de désespoir je ne pouvais plus rien écrire, j’allais pêcher. Je suis allé pêcher quand j’ai rencontré Melissa, osant à peine avoir trouvé quelqu’un que je puisse aimer plus que tout ce que j’avais connu. Je pêchais je pêchais je pêchais. Quand les truites ont été contaminées par la maladie, je suis allé pêcher. Et quand la grippe a emporté Melissa, couchée dans l’Elks Hall converti en hôpital et envahi de mourants sur des lits de camp à cinq cent mètres à peine de chez nous, je suis allé pêcher.

Mais la poésie est aussi présente comme genre littéraire.

Après la Fin et l’obligation pour lui de quitter sa maison et sa ville, Hig est revenu une dernière fois chez lui pour y prendre quelques derniers objets, et en premier lieu un sac rempli de livres de poésie.

P. Heller fait également référence à plusieurs poètes et chanteurs américains. Il cite aussi un poème chinois de Li Shang-yin, désormais son poème préféré.

Enfin la poésie vient sous la forme de l’humanité, de l’évasion et de l’amour de la vie : le lait, la vraie nourriture, les odeurs. Hig va pouvoir retrouver quelque temps ces choses parce que, grâce au Cessna, il part à la rencontre d’autres humains vraiment humains. Or il va découvrir deux beaux personnages, dans un havre de paix, un petit val qui mousse de rayons... Une histoire d’amour va en naître. Et cette rencontre va ouvrir sur un final plus lumineux.

La poésie et l’humanité, ce sont aussi les voyages réguliers en avion de Hig, contre l’opinion de Bangley, pour aider une communauté de gens qui ont contracté la Maladie et risquent d’être contagieux.

Un roman sur l’Amérique

Ce n’est pas le point le plus original, mais c’est aussi un roman sur les Etats-Unis : la nature, la culture, la poésie, le blues, les villes aussi, même si, semble-t-il, cette société ne donne quasi que des brutes assoiffées de sang.

La fin du roman est d’ailleurs curieuse et ambiguë. Une autre civilisation semble avoir réussi à survivre à la Maladie, et avec les incursions nouvelles et progressives de ses avions, on peut se demander si elle vient renouveler et féconder la société US ou si, au contraire, elle veut l’achever et l’enterrer…

L’écriture de Peter Heller est « moderne » et poétique, avec de nombreuses phrases interrompues, abruptes, comme fauchées, impossibles à prononcer, parfois inutiles à formuler.

Un beau roman, original dans ces deux facettes : la cruauté et la poésie.

l'auteur

l'auteur

Avant cela, Peter Heller a écrit des récits d’aventure (il a parcouru le monde, notamment en kayak). Il a fait beaucoup de petits boulots. Il apprécie Faulkner, Hemingway, Miller.

Dans une interview à Marianne, il affirme qu’il considère son ouvrage « avant tout comme un roman très américain, et plus qu’autre chose, un western. C’est l’histoire d’un homme profondément connecté à la Nature et qui dans l’adversité tente de garder son cœur ouvert. »

Pour comprendre qui il est et ce qu’il met en avant, je ne peux que vous conseiller son site internet, très beau, très bien fait, et en anglais. On peut y voir une vidéo où il résume et présente son roman. Voir aussi le trailer du livre.

Peter Heller, La Constellation du Chien, juin 2015 chez Babel (2013, Actes Sud ; édition originale, 2012)

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