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La lettrie

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Lectures et dialogue des cultures


Paysage Fer, François Bon

Publié par philippe sur 26 Juin 2015, 16:30pm

Catégories : #Adopte un Livre : notes de lecture, #Thèmes d'Aujourd'hui

Paysage Fer, François Bon

François Bon est l’un des très grands écrivains actuels. Sa prose est forte, pas toujours facile d’approche. Il s’intéresse aux autres, il a mené beaucoup d’ateliers d’écriture, particulièrement en prison. Il est à l’écoute du monde ouvrier, des exclus, des défavorisés. Il est ingénieur de formation. Ses sites internet sont depuis longtemps extrêmement bien faits, conviviaux et riches.

Il est un homme pour qui j’ai beaucoup d’estime.

Ce petit livre, pas racoleur, qui demande sans doute un petit effort pour entrer dedans, est une pure merveille. Il a peut-être tout pour rebuter le lecteur léger : pas d’intrigue, des descriptions, plusieurs fois les mêmes motifs, des paysages urbains aux noms pas très funky : Toul, Pompey, Vésigneul.

François Bon réussit pourtant à en faire un opuscule poétique et humaniste.

Le point de départ relève de l’exercice de style oulipien : l’auteur fait régulièrement, en train, le trajet entre Paris et Nancy ; il s’agit alors de décrire les paysages des villes vues, aperçues du wagon. Il s’oblige à noter, au fur et à mesure de ce qu’il voit, sans retoucher ni revenir en arrière, simplement par ajouts lors de chaque trajet, en restant du même côté du train.

« Variations de récit sur réel répété à l’identique (…). Se forcer à écrire dans le temps même qu’on voit ».

Expérience d’écriture, ces efforts répétés constituent aussi une expérience humaine : « trois heures d’impression rétiniennes continues avec villes, paysages et usines, maisons, immeubles, cimetières et casses pour le fer, et canaux et rivières et les longs ralentissements d’entrée de ville, quand on vous laisse enfin le temps de voir ». D’ailleurs, peu à peu, vont se détacher quelques éléments autobiographiques, un peu à la Perec, d’abord en creux puis directement dans une suite de pages qui relatent avec humour l’expérience d’un stage du narrateur encore jeune dans une usine allemande.

Mais c’est aussi (et on pense à Gracq qui est d’ailleurs évoqué vers la fin de l’ouvrage) une topographie de la France des voies ferrées, des sorties de villes, des écluses, de l’homme au travail. « Un jour on a pris la carte sur les genoux » ; « Rares sont les noms qui viennent jusqu’au train, le pays n’a pas de nom, il n’est plus rien qu’images et affiche partout comme le territoire pourtant total de ce que l’homme entreprend sur la terre à chaque mètre carré qu’il la transforme, c’est la carte seulement qui restitue litanie de noms invisibles. »

La topographie – qui est une figure de style – est d’ailleurs poétique. Bon écrit la poésie des faubourgs défigurés et à l’abandon : « le train va droit et très vite comme s’il n’y avait rien ici qui puisse l’intéresser », « la nouvelle ligne de train, enfin plus rapide, bientôt passera droit, il n’y aura plus que deux gares et quelques parkings. On sera nous-mêmes dispensés de constater l’abandon. On ne regardera même plus, peut-être aux vitres du train. »

L’ouvrage est poétique par la répétition rythmique et musicale, qui est au cœur de sa conception, par ses anaphores. Une poésie moderne, proche de Ponge, parfois, ou du constructivisme (évoqué également par la maquette de l’édition). Une poésie de la vie et du travail des hommes, qui transforment le monde. Et puis, au fil des pages et des voyages, l’écriture de François Bon semble devenir plus lyrique, des personnages humains apparaissent, des épisodes surviennent animés d’un souffle à la fois intime et épique : la séquence autobiographique, la séquence Vitry-le-François, les pages sur les photographies ; le lyrisme du pronom ON, enfin : il évite le Je mais n’en indique pas moins la présence du poète, comme chez Rimbaud, « On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans ».

C’est en outre un ouvrage qui s’interroge sur sa propre construction, sa puissance, ses limites.

Le romanesque n’est pas totalement absent, finalement ; par des références à Simenon et à Echenoz, d’abord. Puis par de petites touches qui pourraient souvent constituer un départ de roman : « là-bas, celui qu’on aperçoit en blouse fumer une cigarette » ; « on ne saura pas à quoi ils s’activent, dedans » ; « le mystère était encore là »…

François Bon propose enfin une réflexion sur l’éveil, l’attention, la mémoire, sur ce qu’on retient du réel, sur le peu qu’on est capable de retenir : « on s’en veut de ne pas avoir plus retenu » ; « images chaque fois vues et qu’on n’a pas retenues » ; « s’interroger sur cela qui survit, traces et beauté pourquoi ça vous prend, et d’autant plus que s’arrêter ou fixer est impossible. » La fugacité aussi bien que la répétition ne permet pas de tout voir, tout comprendre, tout retenir.

Faust, voyageur de la SNCF…

Un très très beau livre, vraiment.

François Bon, Paysage Fer, Verdier Poche, 2000

Le site web de l'auteur : http://tierslivre.net/

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